Interview de André Harari, Président du Conseil d'Administration et de Daniel Harari, Directeur Général
(26 février 2010) Une entreprise renforcée pour une économie réinitialisée
Confrontée à une chute sans précédent des commandes, Lectra a démontré l’efficacité de son pilotage par la baisse pérenne de ses frais et le maintien de ses marges, ainsi que la solidité de son modèle économique par la résistance de ses résultats. Ayant déjà prouvé sa résilience, l’entreprise s’est préparée aux nouveaux enjeux économiques mondiaux de l’après-crise : elle dispose d’atouts majeurs technologiques, commerciaux et humains, et d’une feuille de route stratégique précise pour sortir renforcée de cette période difficile, avec une offre unique de solutions et de services indispensables aux clients de ses différents marchés. Vous aviez prévu une année 2009 difficile. Comment s’est-elle déroulée ?
Daniel Harari: Durant les trois premiers trimestres, la réalité a été pire que nous ne l’avions imaginée dans nos hypothèses les plus pessimistes. Comme toutes les entreprises, Lectra a continué d’être durement impactée par la crise économique. L’activité de la plupart de nos clients s’est ralentie pour tomber à des niveaux rarement atteints depuis des décennies. Quels que soient les pays et secteurs d’activité, ils ont dû prendre des mesures drastiques, réduire ou arrêter leur production et surtout ramener au strict minimum, voire geler, leurs investissements. Depuis les prémices de la crise, notre activité commerciale accuse en conséquence un très net fléchissement. Par rapport à 2007, année de référence avant la crise, la baisse des commandes de nouvelles licences de logiciels et d’équipements de CFAO a atteint jusqu’à –65 % au deuxième trimestre 2009 pour s’établir en fin d’année à –55 %. Dans ce contexte inhabituel, notre chiffre d’affaires a été sérieusement touché : à € 153,2 millions, son retrait est de 23 % par rapport à 2008. Si l’on compare à 2007, la perte de chiffre d’affaires est de € 63,3 millions, soit 30 %. Bien que négatif de € 2,8 millions, le résultat opérationnel courant a bien résisté, grâce à l’efficacité des mesures de réduction des frais fixes prises dès 2008 puis en 2009, au maintien de nos marges en dépit d’une concurrence sévère et à la solidité de notre modèle économique. Notre perte nette s’établit à € 3,6 millions et nous enregistrons un cash-flow libre fortement positif de € 9,3 millions. L’année dernière, vous annonciez votre volonté d’avancer dans le contexte difficile de la crise avec pragmatisme, détermination et persévérance. Qu’en est-il un an après ?
Daniel Harari : Nos deux impératifs immédiats ont été de protéger la situation financière de la société et de limiter son exposition aux risques. Toute l’entreprise s’est mobilisée pour mener à bien le plan d’actions et optimiser l’activité commerciale en soutenant de manière prioritaire nos clients.
André Harari : Dès le mois de mai, Daniel et moi avons entamé un long processus de réflexion et pris le recul nécessaire pour repenser fondamentalement l’entreprise et définir la stratégie pour les années à venir. Notre objectif premier : nous assurer que Lectra sorte plus forte de cette crise, avec une croissance durable de son chiffre d’affaires et de ses résultats, à la hauteur de son potentiel. Nous sommes convaincus que le monde sera différent, avec des bouleversements à tous les niveaux : répartition de la croissance macroéconomique, propositions de valeur, réglementations, redistribution des cartes dans tous les secteurs géographiques et industriels. Il nous fallait donc revoir la manière dont nous devions penser et mener les affaires. Ce plan vise à « réinitialiser » Lectra pour le nouvel ordre économique de l’après-crise, la reset economy. Dans cette construction de notre avenir, nous nous sommes volontairement affranchis des très fortes pressions extérieures qui pèsent sur la plupart des entreprises cotées pour qu’elles adoptent une politique court-termiste. Pour bâtir la croissance de demain sur des fondations solides, nous avons donné la priorité au long terme, accéléré les réformes indispensables, lancé des actions précises et décisives, initié des projets, en faisant preuve d’ambition. Ceci impliquait une prise de risques contrôlée, sans mettre en danger l’entreprise. Avec le retour de la croissance – en 2010 ou après –, le paysage économique et concurrentiel aura considérablement changé. Nous serons prêts pour bénéficier pleinement de ce contexte historique. Nous privilégions la croissance organique mais n’excluons pas non plus de saisir des opportunités d’acquisition bien ciblées, à des conditions financières particulièrement favorables étant donné le contexte de crise.
Daniel Harari : Jérôme Viala et Véronique Zoccoletto, qui m’accompagnent au Comité Exécutif, nous ont immédiatement rejoints dans cette réflexion. Dès octobre, c’est toute l’équipe de management internationale qui travaillait à l’élaboration de notre plan d’actions 2010, avec des effets immédiats au 1er janvier. Nous savons que nous abordons maintenant un passage difficile – la mise en oeuvre du plan – mais c’est aussi un défi des plus motivants pour nos équipes. Le succès de cette stratégie et de la transformation en profondeur de notre entreprise requiert une grande discipline dans l’exécution. Au fil des ans, Lectra a acquis cette culture. Associée à notre fort caractère entrepreneurial, elle nous rend d’autant plus confiants. Notre plan reste dans la droite ligne des fondamentaux qui ont toujours été les nôtres. Ceci est vrai de notre vision, de nos objectifs stratégiques, de notre proposition de valeur et de notre modèle économique. Nous leur faisons franchir un nouveau palier par une évolution accélérée, en continuité et non en rupture. Vous faites souvent référence à l’entrepreneurship, l’une de vos valeurs clés. En quoi est-ce un atout aujourd’hui ?
André Harari : Lectra est une grande aventure entrepreneuriale. L’entreprise tout entière fait preuve d’un esprit combatif sans faille pour mettre en oeuvre cette stratégie et en démontrer, par ses résultats, la pertinence. Ne jamais regarder en arrière, aller de l’avant jusqu’à atteindre l’objectif fixé. Ne jamais baisser les bras ni laisser le pessimisme prendre le dessus. Trouver les réponses à tout problème, instiller énergie, courage et persévérance pour toujours progresser. Avoir une vision claire, donner des repères à chacun, accepter de prendre des risques dans un environnement économique difficile et en saisir les opportunités. Se réinventer constamment, faire preuve d’audace. Bâtir les équipes capables de faire face à nos défis d’aujourd’hui tout en construisant le long terme. Tels sont les attributs principaux de l’entrepreneurship, mobilisateurs pour nos équipes. C’est notre ligne de conduite. Cette crise a renouvelé le rôle clé de l’actionnariat entrepreneurial : c’est l’un des principaux atouts de Lectra dans son champ de bataille concurrentiel. Notre participation au capital à hauteur de 40 % assure la stabilité de notre actionnariat et nous permet de préserver nos actifs pour construire le long terme. Notre objectif est de créer avant tout de la valeur pour nos clients et d’optimiser leur satisfaction dans la durée. Ce qui en retour créera de la valeur pour nos équipes, nos partenaires industriels et bien sûr nos actionnaires.
Daniel Harari : Notre capitalisation boursière a fortement chuté, à € 64 millions fin 2009, le manque de visibilité, la forte baisse du cours, 60 % depuis le début de la crise, et le faible niveau de la liquidité du marché, décourageant la plupart des investisseurs. Cette contre-performance en Bourse nous relègue dix-sept années en arrière, une situation évidemment pénible. Mais notre plan devrait nous permettre de retrouver progressivement une capitalisation qui reflète la valeur réelle de l’entreprise et de renouer dès que possible avec une juste rémunération des actionnaires.
Vous avez évoqué les opportunités de la crise. Quelles sont-elles et comment les mettrez-vous à profit ?
Daniel Harari : Notre ambition est de réécrire les règles de notre industrie et d’accroître notre leadership. Pendant plus de vingt ans, notre environnement concurrentiel a laissé croire qu’il n’existait qu’une seule logique : développer des produits plus ou moins élaborés mais toujours moins chers, qui ne nécessitent que peu, voire pas, de services associés. Avec la crise, cette voie du « good enough » que nous n’avons jamais empruntée s’avère clairement une impasse. Notre stratégie se nourrit de convictions fortes, d’innovation et d’expertise, pour offrir le meilleur retour sur investissement à nos clients. De quoi nos clients ont-ils besoin ? De repenser leur modèle économique, remettre à plat leur organisation, renouer avec la rentabilité. Il leur faut pour cela des systèmes innovants, réduisant coûts matière et délais, de plus en plus complets et intégrés, facilitant une communication sécurisée. Nous allons encore renforcer notre présence auprès d’eux, leur faire mieux connaître la valeur ajoutée apportée par nos solutions. Leur intérêt est d’investir, même en ces temps difficiles, pour être plus performants et faire de l’après-crise une opportunité. Aujourd’hui, la technologie intégrée de Lectra fait référence. Notre offre, qui allie technologie et services, avec notamment les Smart Services, sur lesquels nous avons été pionniers, est la plus avancée et la plus complète du marché. Inégalée dans son étendue et sa performance, elle répond aux besoins de nos clients en permettant à chacun de tirer le meilleur de nos solutions et d’optimiser ses investissements sur le long terme.
André Harari : Tous ces bouleversements de nos marchés sectoriels et géographiques seront favorables à Lectra. Dans les pays développés : changements de modèles économiques, plans d’adaptation, consolidations sectorielles, délocalisations. Dans les pays émergents : croissance des exportations parallèlement à celle du marché intérieur… Une dynamique renforcée par notre implantation locale inégalée sur tous les continents. Là encore, la vision stratégique est essentielle. À titre d’exemple, nous sommes directement présents depuis les années 1980 dans tous les pays développés, mais également en Grande Chine et au Brésil, et notre filiale en Inde (où nous étions représentés par un distributeur) a été créée il y a deux ans. Dans l’action engagée contre Induyco, le tribunal arbitral international a conclu sa procédure en allouant à Lectra € 25,3 millions de dommages et intérêts.
André Harari : C’est l’aboutissement d’une longue bataille. Nous avons investi une énergie considérable et près de € 10 millions d’honoraires d’avocats, d’experts et de coûts de procédure, pour faire valoir nos droits dans cette action initiée en juin 2005 à l’encontre d’Induyco, le précédent actionnaire d’Investronica, acquise début 2004. Alors que notre contrat précisait que tous litiges seraient définitivement tranchés par voie d’arbitrage international, sans recours pour les parties, Induyco filiale du puissant groupe espagnol El Corte Inglès – a refusé d’exécuter la sentence. Depuis, Induyco a obtenu en Espagne une décision qui suspend temporairement les appels au titre des garanties bancaires qu’elle nous avait consenties et engagé une action judiciaire en Angleterre pour contester la sentence. Pour ces raisons, nous ne l’avons pas comptabilisée dans nos comptes 2009. Lectra considère que ces actions sont dépourvues de tout fondement, et entend faire valoir fermement ses droits et poursuivre le recouvrement de sa créance.
Entrevoyez-vous une éclaircie depuis quelques mois ?
Daniel Harari : Au quatrième trimestre 2009, l’activité a manifestement rebondi, avec 22 % de croissance des commandes de nouvelles licences logicielles et d’équipements de CFAO par rapport à 2008. Le chiffre d’affaires, le résultat d’exploitation et le cash-flow libre ont été supérieurs à nos attentes. Certains clients ont déjà repris leurs investissements : c’est le cas de plusieurs entreprises leaders mondiales ayant conclu des commandes importantes en fin d’année. C’est encourageant mais nous devons rester prudents : une majorité de sociétés, aux situations financières très fragilisées par la crise, diffèrent encore leurs décisions en attendant la confirmation du rebond de l’économie et d’une amélioration pérenne de leur activité. Nous sommes d’ailleurs préparés à une conjoncture qui resterait encore difficile en 2010. Faute de visibilité, nous avons décidé comme l’année dernière de ne pas annoncer de prévisions. Toutefois, sauf nouvelle détérioration de la conjoncture, notre résultat opérationnel et notre résultat net devraient être positifs. Une reprise devrait favoriser l’accélération de notre activité commerciale et le retour rapide de la rentabilité. Notre modèle économique a encore fait la preuve de sa solidité en 2009. Ce modèle nous a permis, depuis 1998, de financer € 170 millions d’investissements de R&D, dont le niveau est resté soutenu en 2009 à l’inverse de nos concurrents, ainsi que € 80 millions d’acquisitions et € 60 millions de dépenses d’infrastructures, en particulier celles dédiées à nos clients et les systèmes d’information. Soit au total € 310 millions.
Quels sont vos objectifs pour le moyen terme ?
André Harari : Dès 2011, notre plan devrait permettre un retour à une croissance durable du chiffre d’affaires, du résultat net et du cash-flow libre. Depuis sa création, Lectra est devenue leader mondial, réalisant 90 % de son activité hors de France. Elle a su sortir gagnante à chacun des épisodes décisifs de son existence. La capacité d’innovation de Lectra ainsi que l’énergie déployée par nos équipes nous donnent la certitude que nous allons, une fois de plus, sortir vainqueurs de cette épreuve. Notre histoire témoigne de cette résilience. Plus que jamais, les cinq valeurs clés qui ont forgé notre culture d’entreprise unique restent pertinentes : l’entrepreneurship, le leadership, l’innovation, l’excellence et le customer care sont essentiels à la réussite de notre stratégie et se retrouvent dans nos préoccupations quotidiennes. Nous avons ainsi toutes les raisons d’être confiants dans le renforcement de notre leadership et le retour à une croissance rentable.
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