Interview de André Harari, Président du Conseil d'Administration et de Daniel Harari, Directeur Général
(03 mars 2009)  |
Comment s’est déroulé pour Lectra l’exercice 2008 ?
André Harari : Pour Lectra comme pour l’ensemble des entreprises, 2008 restera une année atypique en raison de l’éclatement de la crise mondiale. Avant même l’ébranlement du système financier en septembre, la conjoncture n’a cessé de se dégrader. Dès juillet, les incertitudes étaient nombreuses. Au début de l’automne, la crise financière, boursière et bancaire a pris une tournure et une ampleur sans précédent. Conséquence directe : une nouvelle et brutale détérioration de l’économie, dans tous nos secteurs d’activité et dans le monde entier. Entraînées par cette spirale, les entreprises ont subi de plein fouet un ralentissement de leur activité, à des niveaux rarement atteints depuis des décennies.
Dans ce contexte pour le moins inhabituel, notre activité et nos résultats – bien que très inférieurs à ce que nous avions anticipé – ont résisté grâce à l’efficacité des mesures que nous avons prises, mais aussi à la solidité de notre modèle économique.
Daniel Harari : A € 7 millions, le résultat opérationnel ne cède que 9 % par rapport à 2007 malgré une baisse de 6 % du chiffre d’affaires. Une performance à mettre au crédit de la rapidité et de l’efficacité des mesures de réduction de frais engagées dès le 1er juillet et renforcées en septembre – et, bien sûr, de la solidité de notre modèle économique. Notre résultat net est de € 3,2 millions. Quant au cash-flow libre, il est négatif de € 4,8 millions ; sans certains éléments temporaires, il aurait été positif de € 5,1 millions, et supérieur au résultat net.
Quand on observe la courbe de notre activité commerciale durant l’année, on remarque un très net fléchissement trimestre après trimestre. La baisse des commandes de nouvelles licences de logiciels et d’équipements de CFAO a atteint 31 % sur l’année et 48 % au quatrième trimestre, du jamais vu. La situation est très dure pour nos clients. La dégradation économique les a entraînés, quels que soient leurs pays et leurs secteurs d’activité, à réduire ou arrêter leur production, et surtout à suspendre leurs investissements. Lorsqu’on voit ses performances financières décliner, son crédit bancaire fondre et ses perspectives s’assombrir, on restreint au minimum ses investissements et on prend des mesures drastiques de réduction des coûts. Depuis son éclatement, avez-vous constaté une évolution de la crise ?
Daniel Harari : L’inquiétude et l’attentisme se sont généralisés, puis amplifiés, et l’incertitude est forte quant à la durée et à la profondeur de la crise. Personne ne sait aujourd’hui quand on en sortira, chacun navigue à vue. Certes, nous constatons quelques poches d’opportunités. Grâce à leur compétitivité, certains clients prennent des parts de marché sur leurs concurrents. Et, dans de rares marchés, l’activité peut demeurer soutenue. Mais quelles que soient ces opportunités, toutes relatives d’ailleurs, nous devons nous attendre à un exercice 2009 difficile. Non seulement nous sommes prêts à l’affronter, mais nous entendons sortir renforcés de cette période. Comment allez-vous progresser dans cette conjoncture dégradée ?
André Harari : Avec pragmatisme, détermination et persévérance. Aujourd’hui, nous bénéficions d’un modèle économique d’une grande solidité. Au cours des dernières années, nous avons fortement accru le volume et la part des revenus récurrents dans notre activité. Ils ont prouvé en 2008 qu’ils constituaient un facteur essentiel de stabilité.
Daniel Harari : Ces revenus comportent des contrats d’évolution de logiciels, de maintenance des équipements de CFAO et de support en ligne par nos cinq Call Centers internationaux. Concernant près des deux tiers des 23 000 clients de Lectra, ces contrats représentent 33 % de notre chiffre d’affaires. S’y ajoute la vente de pièces détachées et consommables, 18 % de notre activité. Nous disposons d’une offre technologique intégrée, sans équivalent par ses performances et son étendue, pour répondre à tous les besoins de chaque client – spécifiques à chaque marché sectoriel, nos solutions bénéficient du dynamisme de nos programmes de recherche et développement –, mais aussi de services leur permettant de tirer le meilleur de nos solutions et d’optimiser leurs investissements sur le long terme. Je soulignerai l’augmentation en 2008 de nos activités de formation et de conseil.
André Harari : Associés à notre modèle économique, les atouts déterminants de cette offre sans égale et l’expertise de nos équipes nous ont conduit au leadership mondial il y a maintenant dix ans, tout en renforçant nos fondamentaux financiers. C’est ce qui nous permet, en cette période difficile, de protéger nos actifs en conservant notre cap. Pour autant, nous avons à nouveau réduit nos frais fixes et demeurons très vigilants afin de nous adapter, jour après jour, aux évolutions de la situation. Protéger à court terme la situation financière de l'entreprise et limiter son exposition aux risques constituent nos deux impératifs immédiats. Quelles sont maintenant vos marges de manœuvre ?
Daniel Harari : Par rapport au budget initial, nos frais fixes ont été réduits de 7 % en 2008, se traduisant par une baisse de 3 % par rapport à 2007. Les mesures prises dès juillet portent notamment sur la suspension de notre plan de recrutement, le non remplacement systématique de tous les départs, la suppression des missions d’intérim, la fin de certains contrats de sous-traitance. Jusqu’à présent, nous avons pu protéger les emplois. Le management et toutes nos équipes se battent pour l’entreprise. La richesse humaine de Lectra est très grande. La préserver a toujours été pour nous une priorité. C’est ce qui a en particulier prévalu lorsque, à l’encontre de certains concurrents, nous avons choisi de ne pas délocaliser notre production en Chine, privilégiant des investissements importants de recherche et développement pour sortir une nouvelle génération d’équipements, début 2007, avec des prix de revient inférieurs à la précédente. Ceux qui l’ont fait doivent le regretter aujourd’hui, car l’augmentation des salaires en Chine et du cours du RMB neutralise l’avantage qu’ils avaient espéré obtenir. Nos prix de revient sont aujourd’hui compétitifs, avec une technologie plus avancée et à plus forte valeur ajoutée. Nous avons également conservé en France la quasi-totalité de nos équipes de recherche, et pu ainsi capitaliser sur l’expertise acquise tout en sécurisant notre propriété industrielle.
 André Harari : De surcroît, notre endettement financier va se réduire. Grâce aux mesures du gouvernement français pour relancer l’économie, nous percevrons dès le premier semestre 2009 l’intégralité de notre créance de € 14 millions sur l’Etat au titre du crédit d’impôt recherche. Nous attendons par ailleurs, avant la fin du deuxième trimestre, la sentence de la Cour internationale d’arbitrage de la Chambre de Commerce Internationale, qui clôturera la procédure initiée en 2005 contre Induyco, à la suite de l’acquisition d’Investronica. Notre situation financière est solide. Notre plan d’action 2009 bénéficie ainsi directement des efforts récemment menés pour améliorer nos équilibres d’exploitation. De plus, la hausse du dollar, si elle se maintient, se traduira par un double effet positif : un effet mécanique, avec une augmentation de notre chiffre d’affaires et de notre résultat opérationnel, et un effet compétitif, notre principal concurrent étant américain. Sur quoi repose ce plan d’action 2009 et quels sont vos objectifs ?
André Harari : Compte tenu de l’absence de visibilité, on comprendra que nous ne formulions pas de perspectives. Quant à notre plan 2009, il résulte de l’exploration de toutes les formes d’actions possibles. D’une part, pour continuer de baisser nos frais généraux fixes, augmenter encore notre ratio de sécurité, rétablir un cash-flow libre positif significatif et préserver nos marges. D’autre part, pour mobiliser l’ensemble des équipes sur les ventes et la satisfaction clients, et favoriser un rebond rapide et fort de nos commandes de nouveaux systèmes lorsque la conjoncture le permettra. Les équipes de management sont engagées et responsables. Daniel et moi sommes très fortement impliqués dans le capital dont nous détenons 40 % et assurons la stabilité de l’actionnariat. La tourmente dans laquelle se trouve entraîné le cours de bourse nous frappe au même titre que tous nos actionnaires : nous nous attacherons à protéger et développer la valeur à long terme de l’entreprise.

Daniel Harari : Les périodes difficiles sont aussi l’occasion de se concentrer sur ce qui marche le mieux : c’est pourquoi nous nous recentrons sur nos priorités. Les directeurs du Groupe se focalisent ainsi sur le développement des ventes à forte valeur ajoutée offrant le meilleur service au client.
André Harari : Plus largement, notre stratégie de relational value player et la pertinence de nos solutions vont nous permettre de profiter pleinement, dès qu’elle se présentera, de la reprise économique. Plus que jamais en effet, les entreprises de nos marchés sectoriels et géographiques devront se doter des équipements technologiques indispensables pour renforcer leur compétitivité. Notre histoire témoigne de la résilience de Lectra. Les épreuves passées, auxquelles toute entreprise est un jour confrontée, nous ont permis de mûrir, de nous consolider, de progresser. D’apprendre à agir dans l’adversité en fonction de nos convictions. Ce qui nous rend confiants pour l’avenir, une fois la crise passée. Les objectifs majeurs de notre plan stratégique sont inchangés.
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